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Copie de la lettre Mr. Ambassadeur de France à la Porte Ottomanne au chargé d'affaires Mr. le chevalier de Corberon, à St.-Pétersbourg, datée Constantinople, le 19 (30) novembre 1778.
J’ai l’honneur de vous prévenir, Mr., que j’ai entamé ici une négociation pour l’objet du rétablissement de la concorde et de la bonne harmonie entre la cour de Russie et la Porte Ottomanne. On avoit déjà reçu à Versailles au mois de may dernier, date de mon départ pour Constantinople, la réponse d’office que le Ministère Russe vous avoit remis avec une pièce intitulée: Exposé des faits, etc. D’après l’invitation faite au roi de ne pas discontinuer ses bons offices à la Porte pour la réconciliation des deux empires, Sa Majesté me prescrivit de réitérer ici des démarches tendantes à ce but. J’en ai de plus été sollicité par Mr. de Stachieff, envoyé de Russie à Constantinople. L’époque du retour infructueux de la flotte ottomanne m’a paru bonne à saisir pour ma première insinuation. D’ailleurs la voye étoit rouverte par la réponse de Mr. le Maréchal Roumanzow au Grand Vizir, qui lui avoit fait part de son élévation au ministère, y joignant des voeux pour une heureuse conciliation entre les deux cours. La lettre de Mr. le Maréchal contenoit l’expression des [889] mêmes sentiments; mais il demandoit que préalablement à toute négociation, la Porte laissât partir pour la Mer Noire quatre bâtiments marchands Russes qui y étoient destinés et qu’on retenoit depuis plusieurs mois, et aussi que les députés tartares envoyés par Schahin-Guiray au Grand Seigneur, que la Porte avoit fait transporter en éxil à Rhodes, fussent remis en liberté. Mr. le Maréchal rappelle ensuite l’ultimatum de sa cour et le traité de Kainardgie comme base de la négociation, déclarant Mr. de Stachieff autorisé à en traiter. Le ministre n’avoit pas connoissance par sa cour de l’office qu’elle nous avoit remis; je lui en donnerai une copie certifiée. Nous convinmes que je suivrois auprès du ministère ottoman la marche indiquée dans la lettre de Mr. le maréchal. Je fis un office à la Porte en conformité, et son effet fut de m’inviter à une entrevue avec Abdoul-Rezak-effendi, qui avoit déjà été plénipotentiaire ottoman aux conférences de l’hiver dernier avec Mr. de Stachieff. Je m’y rendis et exposai premièrement ce qui qualifioit la France à exercer ses bons offices en cette affaire. Cet Effendi l’admit sans difficulté; il ajouta n’avoir pour ce jour-là d’autre commission que de m’entendre. Je traitai la matière en bref. Sur ce que j’entrevis que la Porte trouvoit sa considération compromise à reconnoitre Schahin-Guiray khan des Tartares, après avoir déclaré les procès-verbaux qu’on lui avoit exhibé de son élection insuffisants et avoir relégué à Rhodes les députés qui en étoient porteurs, je mis en avant l’expédient mentionné dans la pièce cotée 1, que je joins ici, de laquelle j’ai donné communication à Mr. de Stachieff. Le ministre étant sans autorisation à cet égard, l’apris ad referendum à sa cour. Abdoul-Rezak me dit de son côté, qu’il en référeroit à la Porte et m’invita à sonder Mr. l’envoyé de Russie sur plusieurs autres articles du traité de Kainardgie contre lesquels on avoit des objections à faire. Il m’en fit un précis succint. Ce fut le sujet d’une conversation que j’eus trois jours après avec Mr. de Stachieff et, m’étant muni de ses réponses, j’en fis usage à ma conférence suivante avec le [890] plénipotentiaire ottoman. Il l’ouvrit en m’annonçant que sur mes représentations la Porte permettoit le départ de trois des bâtiments Russes destinés pour la Mer Noire et prêts à mettre à la voile; que la permission pour le quatrième, qui est en carène, se donneroit aussi dans peu, et que les députés Tartares étoient rappellés de Rhodes. C’étoit, remplir les préalables exigés par Mr. le Maréchal Roumanzow, et ce début me parût un prognostic favorable pour la négociation. Nous en discutâmes la matière article par article, comme vous le verrez dans la pièce jointe cotée 2. Elle contient en marge la substance des réponses qu’y a fait Mr. de Stachieff. Ce ministre déclare ne pouvoir s’écarter de l’ultimatum, non plus qu’entendre à des propositions nouvelles sans en référer à sa cour. C’est le motif de l’expédition de son courrier, porteur de ma dépêche.
La lecture de la cote 2-de vous démontrera qu’il n’existe entre les deux cours que deux difficultés. L’une est que le Grand Seigneur reconnoisse immédiatement Schahin-Guiray comme khan des Tartares. L’autre est la prétention de la Porte que le territoire ancien d’Oczakow, qui doit lui être restitué aux termes de l’article 3 du traité de Kainardgie, renferme tout le pays compris entre la Mer Noire, le Boristène, le Boug, la frontière de Pologne et le Dnyestre. Car je ne puis regarder comme points litigieux: la déclaration sur l’indépendance des Tartares que la Porte demande en réciprocité exacte de celle qu’on exige d’elle; la fixation de portée des bâtiments marchands en usage dans le canal de Constantinople; l’annulation de la clause des privilèges de Moldavie du temps de Méhémet quatre, pusqu’il n’en existe pas; l’indemnité aux habitants de Morée en compensation et au lieu de la restitution de leurs biens, qui se trouve impraticable; la renonciation à bâtir une église grecque, qui seroit dispendieux à faire desservir, propre à émouvoir la populace Turque et cause-roit, peut-être, la destruction de toutes les églises grecques de la capitale et avec elles la perte de cette religion. Le huitième article n’est guère qu’une complaisance demandée par la Porte à la Russie. [891]
Pour revenir aux deux points en sérieuse contestation, je crois que si la Russie adhéroit à la prétention des Turcs sur le territoire d’Oczakow, qu’ils ont fort à coeur, à la condition que le Grand Seigneur reconnoitroit Schahin-Guiray khan des Tartares, on seroit bientôt d’accord. Je joins ici sous la cote 3, la traduction de la note remise par Abdoul-Rezak-Effendi à Mr. de Stachieff sur l’objet de ce territoire dans les conférences qu’ils ont eu ensemble l’hiver dernier. Vous y verrez les raisons que la Porte allègue. Je n’en trouve que deux de plausibles; la première que le mot Ulka veut dire en effet en langue Turque, province et même plus que province; la seconde, que la dénomination du pays en question a toujours été campagnes d’Oczakow, déserts d’Oczakow. La Porte m’a remis une lettre du Numan-Pacha, gouverneur de cette place en 1740, où il n’employe pas d’autre expression. Je vous l’adresse sous la cote 4. J’ajoute pour mon compte que je me suis informé de quelques vieillards, anciens habitants d’Oczakow, qui m’ont dit qu’on entendoit par ancien Ulka de cette forteresse tout le pays situé entre le Boug et le Dniestre; que ce n’est que depuis la paix de Belgrade que Selamet-Guiray y introduisit les Tartares Nogaïs. Ce sont des faits qu’il n’est pas impossible à la cour de Pétersbourg d’avérer. J’ai sous mes yeux une carte Russe de 1769, faite par Mr. Trouskotoff. Il y nomme le pays en question désert des Nogaïs d’Oczakow. S’il est vrai que ces peuples n’y ayent passé que depuis quarante ans, en remontant au-dessus de cette époque, il faudra lire déserts d’Oczakow. Le plénipotentiaire Turc m’a dit qu’à la démarcation des limites de 1705, quatre Alaybeys de cette forteresse (ce sont des chefs militaires) y avoient assisté pour l’information des commissaires Turcs. Ces limites étoient celles qu’on a confirmé par le traité de Belgrade. Elles alloient au delà du Boug. Il n’étoit pas alors question des Tartares en cette partie. Ce n’est pas d’eux non plus, mais de la Sublime Porte que la cour de Russie a voulu tenir dans le traité de Kainardgie, article 18, le coin situé entre le Boug, quoiqu’elle ait réservé au [892] khan de Crimée la négociation sur la cession de Cabarda. Les déserts en question ne pouvoient prendre naturellement leur nom que de la seule ville qui s’y trouve. La cour de Russie répond à cela dans un paragraphe que je vous adresse cote 5 de son ultimatum, que la Porte réclame le pays en litige comme dépendant de la Bessarabie. C’est ce que je ne vois point dans la note Turque. Le véritable argument est celui, qu’au moins la Porte ne peut nier qu’à la conclusion de la paix, la Russie n’a rendu ce pays qu’aux Tartares, comme leur ancienne propriété et non aux Turcs. Cela seroit péremptoire, si par l’expression du mot ancien Ulka d’Oczakow il pouvoit être clairement défini. On ne peut se dissimuler que cette clause de l’article 3 du traité de Kainardgie a été rédigée sans connoissance du local. Je pourrois ajouter aussi sans réflexion sur le véritable intérêt de l’empire Russe, et voici comment je conçois la chose. Oczakow n’étant qu’à quatre lieues de l’embouchure du Boug dans le Boristène, étendroit dans tous les cas son territoire jusqu’à ce fleuve, mais bientôt en remontant le Boug, commenceroient les Tartares, qui seroient à la fois limitrophes des Russes, des Polonois et des Turcs. C’est exposer également ces trois peuples aux ravages de ces brigands. La puissance lésée ne manqueroit pas de les faire poursuivre dans leurs déserts pour les punir; ils crieroient à l’opression, diroient qu’on attente à leur liberté et seroient cause de querelles éternelles et peut-être de guerres funestes entre les puissances voisines. D’ailleurs, en supposant les Nogaïs dans les campagnes d’Oczabow, quel seroit leur rapport avec le khan de Crimée; ils manquent absolument de communication avec cette presqu’isle et ne peuvent sortir de leur enceinte sans passer sur le territoire Turc ou Russe. D’un autre côté, quel chemin auroient les Turcs pour faire passer des troupes à Oczakow quand ils le jugeroient à propos. Plus on y réfléchit, plus on voit qu’il est impraticable de laisser des Tartares à la rive droite du Boristène. Il faut les renvoyer dans le Couban, leur pays originaire. Je crois être sûr que c’étoit il y a six ans l’intention de la cour de [893] Pétersbourg. Son intérêt à cet égard n’a pas changé depuis lors; mais la presse avec laquelle le traité de Kainardgie a été conclu, a fait faire plus d’une omission. La grande âme de l’Impératrice de Russie sait s’élever au-dessus des idées communes. Elle trouvera de la gloire à rendre volontairement pour le bien de l’humanité un pays que ses armes ont conquis, et ce sera un bienfait pour la Turquie et la Pologne, comme pour ses propres états, si elle expulse de là les Tartares. Peut-être la Porte entendroit-elle les y conserver, comme elle garde d’autres Tartares dans la Bessarabie. J’ignore sa façon de penser à cet égard; mais rien ne conviendroit moins aux vrais intérêts des puissances limitrophes. La cour de Russie, en cédant le pays en question aux Turcs, peut y mettre pour condition qu’il n’y reste plus de Tartares; la Porte y consentira sûrement. Je répète encore que cette condescendance la décideroit à reconnoitre Schahin-Guiray. Que Sa Majesté Impériale daigne me confier son désistement du territoire en litige, et j’engage mon honneur de n’en donner connoissance à qui que ce soit, nommément à la Porte, avant qu’elle m’ait livré sa déclaration de reconnoitre Schahin-Guiray purement et simplement.
Voilà, Mr., tout ce que j’ai à dire sur cette affaire. Si je me suis expliqué clairement, vous saurez faire valoir mes raisons pour obtenir le désistement de l’Impératrice de Russie et vous rendrez à la moitié de l’Europe un service éclatant. Pussiez-vous réussir et éviter une guerre cruelle à deux cours amies de la nôtre, qui n’a d’autre but en cherchant à les reconcilier que leur avantage mutuel. Je ne vous cache pas que j’ai communiqué cette dépêche in extenso à Mr. de Stachieff, qui est plein de zèle pour les intérêts de sa cour. Peut-être la trouverez-vous informée du contenu.
J’ai l’honneur d’être, etc.
P. S. Je suis dans le cas, Mr., d’ajouter un post-scriptum à ma longue dépêche, d’après une conférence que j’ai eue hier avec le plénipotentiaire ottoman. Le retard de l’expédition me donne [894] le temps de vous en faire part. Je m’y suis assuré que la Porte ne désire pas plus de conserver les Tartares dans les déserts d’Oczatow que la Russie, à mon sens, n’a lieu de les y désirer. J’ai encore reconnu dans notre conversation plus de probabilité que ci-devant, que la complaisance de la Russie sur le territoire d’Oczakow décideroit la reconnaissance de Schahin-Guiray par le Grand Seigneur.
Une nouvelle explication de la part du plénipotentiaire ottoman relativement aux privilèges de la Moldavie a étendu ce point que j’avois trop resseré et m’oblige à vous en parler avec plus de détail. Il m’a dit que la Porte trouvoit dans l’article 16-me qui est tout entier sur les chapitres des principautés, deux choses qui ont besoin d’être éclaircies; l’une est la clause troisième qui prescrit de restituer aux couvents et autres particuliers les terres et possessions etc. On a omis de fixer l’époque d’où il faut partir; car si on remontoit à la conquête de la Moldavie, ce seroit un bouleversement impossible à pratiquer et contraire à toutes les loix du monde qui admettent la prescription. Il s’agit donc de fixer cinq ou dix ans avant la dernière guerre ou tout au plus la date du traité de Belgrade. Je ne puis m’empêcher de croire que la cour de Pétersbourg trouvera cela raisonnable.
L’autre est la clause dixième qui dit que la Porte consent aussi que selon que les circonstances de ces deux principautés pourront l’exiger, les ministres de la cour Impériale de Russie résidants auprès d’elle, puissent parler en leur faveur et promet de les écouter avec les égards qui conviennent à des puissances amies et respectées. La Porte trouve peu séant pour sa dignité souveraine qu’une puissance étrangère aye droit de se mêler des affaires intérieures de l’Empire Ottoman, et on ne peut nier que cette délicatesse ne soit placée. Ce droit ne mènera la cour de Pétersbourg qu’à des tracasseries et n’aura jamais d’utilité pour les Moldaves, les souverains n’admettant par ces interventions vis-à-vis de leurs sujets et n’exécutant jamais de telles conventions que malgré eux. Or, une cour étrangère ne sauroit à [895] chaque incident de ce genre élever une question; mais comme celle de Russie peut avoir de la répugnance à annuler la dite clause, on pourroit, je crois, l’expliquer en l’interprétant comme suit: «Que cela ne doit s’entendre que de l’exécution des points contenus dans le traité». La sagesse et la magnanimité de Sa Majesté Impériale lui dicteront, peut-être, quelque meilleur expédient à la commune satisfaction des deux cours.
Il me reste à vous prévenir, Mr., que j’ai pris une espèce d’engagement vis-à-vis de la Porte, que la réponse de Pétersbourg viendroit ici en deux mois. Je vous prie de la solliciter pour la plus grande célérité.