Traduction de la lettre écrite à S. E. le Feldmaréchal de Russie C-te Roumianzoff
Etant nécessaire d’expédier et faire parvenir par le canal de V. E. une exposition écrite de la part de la S. P. à la cour de Russie touchant le resserement des liens du rétablissement et de [128] la durée de la paix solide et perpétuelle, conclue entre la S. P. et la cour de Russie, nous avons remis au très-honorable et très-illustre Iéen Mehmed pacha, actuellement gouverneur d’Oczakoff, le soin de faire pervenir cette exposition à V. E. notre ami, laquelle aussitôt que parviendra par le moyen du susdit gouverneur à Votre Exc-ce premièrement elle prendra en considération et après que Votre Exc-ce sera informée de son contenu, plein de sentiments de véritable amitié, elle aura la bonté de la faire parvenir à la cour de Russie et de faire parvenir de même par le moyen du susdit gouverneur à la S. P. la réponse qui en sera écrite tant de la part de la cour que de celle de V. E. On a lieu de se flatter que V. E. en même temps employera amicalement tous les soins possibles pour obtenir les moyens qui pourront occasionner le rétablissement et la durée de la paix perpétuelle, conclue entre les deux empires, comme étant une occasion de la tranquillité et du repos des peuples.
L’exposition amicale et sincère de la part de la Sublime Porte â son excellence le Feldmaréchal de Russie, Général Comte Roumianzoff.
Il n’est pas nécessaire de détailler en long la forme, que, parmi les articles de la paix perpétuelle stipulés entre la S. P. Ottomane et la Cour de Russie, les deux partis d’accord avaient conclue sur l’article d’indépendance de la Crimée et de la nation Tartare. La substance de cette indépendance consiste en ce qui suit: que des troupes d’aucune des deux Puissances n’entrent point en Crimée; que la nation entière des Tartares élise sans être contrainte, mais librement et de son bon gré et volonté de la famille des Genghizes Hans sans que qui que ce soit s’y mêle, et que tout de suite elle en informe la Sub-e Porte par Ses Mahzars ou représentations; et enfin, comme la nation Tartare professe la loi musulmane, et que S. M. le très-puissant, très-Auguste et très-gracieux Monarque de la famille Ottomanne, notre Seigneur est le Calif des Musulmans et l’Antiste ou chef en loi de ceux qui professent l’unité de Dieu; que le notre susmentionné Auguste Seig-r régle [129] selon la loi Mahométane leurs affaires de culte ou spirituelles et religieuses. L’instrument même donnée par Mr. Peterson, chargé d’affaires de la Cour de Russie, dont la fin soit heureuse, contenait que le diplome de Khanat et le Teschrifat ou l’institution seront donnés, et que les prières seront faites au nom de l’Empereur, et la monnoye aussi sera battue au coin de Son Auguste nom, et qu’il sera donné de la part du très-généreux Kasiasker le Murasele ou nomination in scriptis pour l’installation des juges.
La S. P. observe religieusement le ci-dessus article sans y manquer aucunement, mais la Cour de Russie, qui en observant ses conventions, aurait satisfait à une bonne action de procurer aux cultivateurs de Dieu la tranquillité, fit entrer depuis une année en Crimée 30 à 40-mille soldats de ses troupes, munis de canons, munitions et autres apparreils de guerre; et en combattant elle y fait entrer aussi par force et violence le Sultan Chahin Ghirai. Jusqu’à cette heure il est très connu quels procédés, contraires aux agréments et Conventions, sont arrivés, toutefois la Sub-e Porte, aimant mieux adopter la maxime de regarder le passé comme déjà passé, et uniquement pour faire voir son innocence à l’effusion de sang humain, inséra dans une longue et détaillée exposition les vrais sentiments de son coeur et ses pensées et volontés, savoir: que la Cour de Russie faisant sortir ses troupes de la Crimée, elle laisse en repos les Tartares, qui en cet état élisant pour khan celui qui bon leur semblera, sans être forcés et violés, l’article qui les concerne soit rempli, et qu’ainsi soit levée du milieu de cette contestation, et l’amitié et sincérité des deux Empires soit exemptée éternellement de toute altération.
L’exposition susdite fut consignée par le moyen de Mrs les Effendis plénipotentiaires de la S. P. à Mr. Stachieff, aujourd’hui résidant auprès de cette même Porte avec le caractère d’Envoyé de l’Empire de Russie, en lui recommendant de l’envoyer telle qu’elle subsistoit à Sa Cour, et en même temps lui expliquant de vive voix toutes les affaires. Il y a plus de trois mois pourtant, que toutes les fois qu’on a requéré de ce ministre la réponse de la dite [130] exposition, ou qu’on a demandé d’exposer s’il a reçu quelque nouvelle de la part de Sa Cour, concernant l’accomodement des affaires, pour mettre en une bonne règle suivant qu’exige l’équité et discrétion l’affaire des deux Empires, le ministre susmentionné ne fit aucune attention à l’ajustement des affaires; particulièrement le dit Ministre, ayant présenté ces derniers jours la traduction d’une pièce, comme provenante de la part de Son Ex-се Mr. le Feldmaréchal, l’on a vu dans son contenu expressément ce qui suit, savoir: Comme quoi les troubles et combats nouvellement arrivés en Crimée, seraient causés par les instigations des émissaires de la S. P. et que ces démarches seraient contraires à la prétention des Ministres de la S. P. prétendants s’abstenir de l’effusion du sang Musulman, et qu’on s’étonnerait comment ces mêmes Ministres ne pensent pas aux malheurs qui peuvent en résulter. La S. P. ne saurait se dispenser de protester contre cette imputation, et elle prouve par plusieurs documents, que ceci est uniquement une avance évidente, puisque jusqu’à cette dernière époque, où tous les Tartares étant émus et attroupés déclarèrent qu’ils se sont rebutés de Sahin-Ghirei et qu’il arriva un trouble général. Il est sûr et connu aux officiers Russes, qui se trouvaient sur les lieux, et à tout l’univers, que la S. P. n’envoya aucun écrit ni aucune personne à la contrée de la Crimée, en égard aux sentiments de discrétion et d’équité, espérées de la Cour de Russie; si l’on aurait fait l’attention due aux propositions discrètes contenues dans l’exposition, que la S. P. avait consigné à Mr. l’Envoyé de la Cour de Russie, l’on serait parvenu à reconnaitre, que le droit ou raison est entre les mains de la Sub-e Porte, et que les véritables vues proposées de sa part, s’accordent entièrement au sens du Traité, et par conséquent on aurait sincèrement et convenablement employé de la diligence au dénouement de ce noeud ou dissolution de cette difficulté. Les très illustres Ministres de la Sub-e Porte, qui furent nommés plénipotentiaires pour l’accommodement des affaires, savoir: Achmed-Effendi, ci-devant juge de l’armée Imp-le, Elhadgi-Abdurresak-Effendi, ci-devant [131] Reis-Effendi, et actuellement Sefter-Emini et Ibrahim-Munib-Effendi, actuellement Muhassebei Evel. Les susnommés plénipotentiaires, à mesure qu’ils alléguèrent des preuves et des raisons à Mr. l’Envoyé selon les règles des Empires et l’usage des discussions, Mr. l’Envoyé devoit par conséquent discuter, en produisant des arguments, conformes aux règles des conférences; mais le dit Ministre, contre les règles des Empires, dément les dits plénipotentiaires de la S. P. et sans se tenir ferme à son discours préalable, il ne dédaigne pas de varier et de dédire ses propres paroles, en désavouant dans une seconde session les paroles, qu’il avait avancées dans la préalable. Ainsi, ses façons d’agir contradictoires ont mis la Sub-e Porte dans des soupçons, et comme par les dépêches pleines de modestie de S. E. le Feldmaréchal, que, pendant le cours de la dernière guerre, recevoient de sa part les Ministres de la Sub-e Porte, sont très connus Sa Sagesse, ses bonnes qualités et ses hautes lumières et connaissances, on a remarqué, que la traduction, que Mr. l’Envoyé présenta comme de la part de sa dite Excellence Mr. le Maréchal est d’un autre stile non conforme à ses dépêches du temps passé. Enfin, si Mr. l’Envoyé eût fait parvenir à Sa Cour l’exposition telle qu’elle subsistait, remise à lui pour être envoyée à la Cour de Russie, et que la dite Cour eut réfléchi sur les expressions pleines de discrétion, que la Sub-e Porte y avait sincèrement insérées, en y donnant un coup d’oeil équitable et médiocre ou discret, et que Sa volonté et Son intention eut été d’observer ses conventions et engagements, elle aurait exécuté l’article concernant la Crimée, elle aurait retiré ses troupes, et elle se serait appliqué amicalement et sincèrement à y apporter un remède sans que ces derniers troubles et combats y fussent survenus; mais si l’intention est d’une autre façon, et si la Cour de Russie aime mieux rompre le fil de l’amitié et pacification, certainement il arrivera ce que la volonté de Dieu, seul possesseur des Empires et puissant, en décrétera. Il est certain, que depuis longtemps les troupes Russes s’établirent et prirent place dans la Crimée, qu’à la fin, contre les [132] articles de la paix, et, tournant le canon et le fusil sur les professeurs de l’unité de Dieu, commencèrent la guerre; que la nation Tartare et les habitants de la Crimée implorent la sainte justice; et que d’après les avis, parvenus à la Sub-e Porte du côté de nos frontières, les troupes Russes ont commencé à s’assembler sur des lieux près des frontières.
De sorte que la S. P., uniquement pour couvrir ses propres états et par précaution, ayant été obligée de fortifier ses frontières, elle témoigne la candeur de sou coeur, déclare qu’autant, que la Cour de Russie ne commencera pas la guerre, elle n’agira pas hostilement et elle représente amicalement qu’elle ne lève des troupes et ne fait des préparations qu’à cause de la défiance, et par raison de précaution. Et puisque le jour même de la date de cet exposé Mons-r l’Envoyé, par le canal de son premier Dragoman, insinua et fit part à S. E. le Reis-Effendi, que si l’on voudrait lui consigner quelque exposition de la part de la S. P. pour Sa Cour, il ne l’acceptera pas, sa Cour, étant dans la ferme résolution d’installer Sahin-Ghirei n’accepte pas le Teschrifat, et que si la Sub-e Porte prétend à soutenir les discussions proposées dans cette conférence elle ne sera pas écoutée. Cette démarche aussi est contraire aux règles et formes des conférences et discussions, reçues par les Empires. Et depuis Mr. l’Envoyé, en démentissant toujours les propositions des plénipotentiaires de la S. P., anéantit les utilités des conférences. C’est pour cette raison qu’il a fallu envoyer expréssement cette note ministérielle à S. Ex. Mons-r le Maréchal et afin de déclarer et faire savoir, que la S. P. présentment est dans la ferme résolution d’observer l’amitié et ses engagements, et que si la Cour de Russie désire exécuter les articles, la S. P. aussi est prête à la bonne harmonie et à l’amitié, et pour lever le doute, et afin qu’il l’envoie à Sa Cour, on dépêche cette exposition amicale expréssement pour S. Ex-се Mons-r le Maréchal, en y joignant aussi la traduction, que Mons-r l’envoyé avait présentée, faite à la haute résidence Imp-le l’an de l’égire 1191, le 15-me jour de la lune de Zilkaade. P. S. Mr. l’Envoyé n’ayant [133] d’abord voulu accepter l’exposition, qu’on a voulu lui remettre, précisément le jour même, qu’on a pensé d’expédier la présente, ii envoya son Dragoman, et selon le naturel qui le caractérise fit notifier par le même, qu’il accepte tout ce que la S. P. lui remettra et qu’on n’a qu’à le lui donner. Sur cette représentation de sa part, en considération qu’il est revêtu du caractère du Ministre de la cour de Russie, on ne jugea pas à propos de la refuser. Ainsi lui est consignée une note Ministérielle pour servir de réponse à la traduction, qu’il avait présentée. Dé plus, uniquement dans la vue de confirmer la sincérité, on joint ici le mémoire, que Mr. l’Envoyé a voulu présenter à la session de conférence connue, provenant de la part de Son Ex-се le Feldmaréchal, tel qu’il l’avait consigné, et, pour faciliter les objets, on y joint aussi la traduction française.