[545]
Extrait d'une relation écrite de Smyrne.
Le 16-me (5-me) du mois dernier on ressentit ici vers les six heures du soir une très-vive secousse de tremblement de terre: depuis six heures [546] jusqu'à dix cette première tut suivie de quatre autres. Du 20-me au 22-me on en ressentit deux ou trois par jour, après quoi la terre parut tranquille jusqu’au 25 inclusivement. Toutes ces secousses cependant ne causèrent aucun dommage.
Le 26-me elles recommencèrent et du 26-me Juin jusqu’au 2-me Juillet on en fut quitte pour deux ou trois petites secousses par jour. Mais le 3-me fut un jour affreux. Ce jour-là, environ vers les trois heures du matin, le tremblement fut très-violent, et il endommagea si fort toutes les maisons tant de la ville que de la compagne, que personne n’osoit y mettre le pied; quatre mosquées, trois bains et plusieurs maisons dans la ville s'écroulèrent, et quantité de gens furent ensevelis sous leurs ruines, quarante personnes entr’autres sous une seule mosquée, sous les débris de laquelle 24 heures après on en retira quelques unes en vie.
Entre sept et dix heures on ressentit deux très-fortes secousses, qui furent suivies jusque vers minuit de 24 autres. Deux jours après on ressentit cinq secousses, mais non de cette même force. Toutes ces secousses s’annonçoient par un bruit terrible, comme d’une canonnade souterraine. Mais qui pourroit bien exprimer les horreurs du 5 de ce mois!
A une heure et demi du matin les secousses commencèrent et jusqu’à 8 heures la terre ne discontinua point d’être en mouvement et donna dans cet intervalle de tems huit secousses consecutives, tellement que, et maisons et murs furent renversés. Ce n’est pas tout: cet épouvantable malheur en occasionna un autre, savoir, un horrible incendie qui dura 28 heures, et comme les secousses se faisoient de tems en tems sentir (jusqu’à minuit on en compta treize), cela fut cause que chacun, bien loin de travailler à éteindre le feu, ne pensoit qu’à fuir, et ceux qui tachèrent de sauver au moins quelques uns de leurs effets furent écrasés: ainsi le feu, ne trouvant point de resistance, fit tous les progrès imaginables, le vent étant au Nord, il brûla jusqu’à l’endroit où la flamme fut arrêtée par le montagnes. En un mot, plus de la moitié de la ville à été la proye des flammes et ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est que ce sont justement les quartièrs les plus riches. Les maisons consulaires de France, d’Angleterre, de Naples et de Venise ont eu ce triste sort, de même que plusieurs magazins à feu, entr’autres les Hans des dervischs, le grand et le petit visir han, et ce qui n’étoit jamais arrivé auparavant, c’est que tous les effets qui s’y trouvoient renfermés ont été brûlés, sans qu’on ait rien pu sauver, parceque les secousses violentes ayant fait des crevasses dans les murs, le feu s'introduisoit à travers les fentes des toits et des murailles. Cependant, à force d'argent on réussit à trouver assez de monde pour travailler à sauver le reste de la ville. La maison consulaire de Hollande entr’autres a échappé, mais elle a extrêmement souffert. Au milieu de cette désolation universelle, il s'est trouvé de gens assez scélerats pour s’occuper à piller tout ce qui se présentoit sous leurs mains. Un juif incendiaire ayant été surpris sur le fait, fut mis en pièces. Pour comble de malheur, la disette est une suite de cette déplorable catastrophe, les magazins de vivres ayant été brûlés, et il est à craindre que la misère ne cause bien de maladies.
Le capitaine d'un bâtiment qui se trouvoit à l'ancre vers l'Isle [547] d'Ourlа, étant retourné à Smyrne avec sa chaloupe, à rapporté que les premières secousses ne s'étoient pas fait sentir au lieu, où il étoit, mais qu'une des dernières avoit si fortement secoué et fait trembler son bâtiment que les affûts de ses canons sautèrent à presque deux pieds du Tillac. Le même capitaine ajoute que la grande Isle d'Ourla s’est fendue en deux, jettant en même tems une poussière ou vapeur très-grande et très-épaisse. On espéroit que cet accident auroit donné issue à l’air et que cela auroit tranquillisé la terre, mais le 6-me on ressentit encore dix secousses, lesquelles le 7-me furent suivies de cinq, qui cependant alloient toujours en diminuant de force.
L’auteur de cette relation conclut en ces termes:
«Encore ce matin nous eûmes de rechef deux fortes secousses, et dans ce moment même nous en sentons encore deux, ce qui m’engage à finir celle-ci».